Monologue de la jument

Cura, fille de Lili et de père inconnu

Cura, fille de Lili et de père inconnu

« …Tirer, tirer, toujours tirer. Sa vie est composée de tractions. Le côté pousser doit être jaloux, heureusement qu’elle expulse de gros étrons. Une aberration pour un haltérophile. Dire qu’elle ne fait que ça depuis quatre mois. Quatre mois ? Qu’est-ce que ça représente dans la vie d’une jument ? Toujours quatre mois de moins passés sous cellophanes diront les pessimistes. Certes, durant tout ce temps, elle a acquis de belles formes qui font frémir tous les étalons, de Zagreb à Varsovie en passant par Bratislava et Budapest. Certes, mais n’empêche, est-ce une vie ? Quatre mois passés à se faire ballotter et boulotter aux quatre coins de l’Europe orientale, chez des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des uniates… Si j’avais plus de 4 sabots je saurais certainement en citer d’autres. N’empêche que je vois du pays, et ça c’est pas donné à n’importe quelle jument, si j’en suis une du moins. Dire que ma mère, et sa mère avant elle, était destinée à la saucisse italienne. Mais quel humain a déjà craché sur un bon salami ou sur de la mortadelle bien fraîche ? Le cauchemar de tous les chevaux croates. Il faudra que je me renseigne sur ce qui vaut mieux : Saucisse ou biscottos ? Calme de l’étable ou frénésie du voyage ? Maïs, et l’arthrite sévère qui va avec, ou avoine ? Ma mère, elle, n’a clairement pas eu le choix. D’après ce que j’ai compris d’ici-bas, des humains sont arrivés et l’ont enlevée du jour au lendemain. Comme ça, sans sommation. Ai eu-je mon mot à dire ? Nenni. Rien de tout ça. C’est todi les p’tits qu’on sprotch comme on dit par chez vous. Mais sans me perdre en conjoncture, si ce n’est déjà trop tard, outre les brigands et la malice des propriétaires, je n’ai pas trop à me plaindre. Je voyage dans un carrosse cinq étoiles, douillet comme tout. Il y a de la place pour deux, mais je suis seule. Merci maman. J’espère devenir comme toi, grande, grosse, forte, perpétuellement affamée, avec de la belle barbe qui feront dire à toutes les autres juments : Pour quelle équipe joue-t-elle ? Les juments, elles, font plein de pauses en plus. Il parait que c’est de la faute (ou grâce ?) des deux fainéants qui passent le temps à donner des ordres assis sur leur siège de voiture de luxe. Mais comme dit si bien ma mère : on ne mord pas la main qui te nourrit. On la botte. Je tâcherai d’en tenir compte quand mon tour viendra. C’est fou ce qu’on peut apprendre en si peu de temps. Savoir quand manger (tout le temps), quoi manger (tout ce qui est à portée de bouche), faire le plein d’avoine car on ne sait jamais quand sera la prochaine portion. Se lever, c’est compliqué parait-il. Enfin, ça, pour les bipèdes aussi apparemment. Ils sont réglés comme une montre suisse : elle sonne tous les matins et ils se réveillent deux heures plus tard. Quel enfer ça doit être dans leur boite. L’autre devrait plutôt dire : l’enfer c’est les mouches. Elles pullulent, se reproduisent, pondent, empêchent de dormir, se résignent… Bref, je suis bien mieux dans ma boite à moi. Tiens… On s’arrête. Ça va être l’heure pour moi de faire le grand saut. Au revoir, globules et placenta, c’était plaisant ces onze mois et onze jours passés en votre compagnie. Je vais prêter main forte à ma mère dans son implacable combat pour la dissémination du cheval de Posavina croate! »

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Une réflexion sur “Monologue de la jument

  1. Quelle belle histoire ! Certains bébés auraient presque pu en dire autant…quoique…
    Que deviendra ce joli poulain ? Pas de la saucisse j’espère !

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